Rim Hidri
Fralib CGT
Opératrice machine
et laborantine





J'ai fait de l'intérim chez Fralib pendant huit ans avant d'y être embauchée. Fralib c'est une usine de sachet de thé et d'infusions. Mon travail consiste à charger les machines et à faire le contrôle qualité des sachets. Sur une année travaillée quatre mois sont consacrés à couvrir l'ensemble des coûts de production et les huit autres mois sont intégralement reversés aux actionnaires. L'exigence du niveau de production a toujours été le même mais en dix ans j'ai vu nos conditions de travail dégringoler. Et ça s'est encore accéléré à partir de 2009. Ils ont d'abord exigé des mécaniciens plus de polyvalence. Par exemple un électricien qui était auparavant en charge des problèmes électriques, devait désormais intervenir sur tous les autres pôles techniques. Le directeur a fait passer des tests à des gars qui avaient plus de trente ans de boite. La plupart ont été rétrogradés. Beaucoup ont fait des dépressions. L'ambiance générale s'est délitée et en septembre 2010, ils nous ont annoncé la fermeture prochaine de l'usine avec des possibilités de reclassement en France, en Belgique et en Pologne. Je n'ai pas eu envie d'acheter une caravane pour suivre Unilevers. J'ai dit non. Je ne suis pas née militante, j'ai été emportée. En juin 2011 on ne travaillait déjà plus qu'à mi-temps et le Tribunal de Marseille donnait raison à mon patron pour exécuter le plan social. Mais le 17 novembre, nous gagnions en Cour d'Appel l’irrecevabilité de ce PSE. Unilevers devait nous réintégrer. Le patron a placé l'usine sous la surveillance de vigiles et la production n'a pas été relancée. Il y a eu de plus en plus de vigiles et la nouvelle tomba en mai : l'usine allait être démantelée. Alors, durant la nuit, sans violence, mais avec le soutien impressionnant de la population, nous avons sorti les maitres chiens et organisé l'occupation de notre usine, 24 heures sur 24. Jusqu’à ce qu'en septembre, la Communauté Urbaine de Marseille rachète les machines et les murs. Depuis trois années, on est 182 "furieux", comme dit le patronat, à se battre contre des milliardaires pour que naisse notre coopérative ouvrière de production. Pour qu'Unilevers, et non l'Etat, mette les moyens qu'il faut pour la démarrer. Pour devenir notre propre patron et vivre mieux. Et si il faut nous battre dix ans, nous le ferons. La vie des femmes est très différente de l'une à l'autre et la possibilité de s'impliquer n'est pas la même pour toutes. Mais beaucoup de femmes militent dans l'ombre et s'investissent dans des tâches peu visibles, comme le secrétariat par exemple. Elles sont dans l'organisation et dans la construction des choses mais bien souvent absentes lors des actions visibles. Une action à Fralib ça peut être à trois heures du matin ou ça peut nécessiter quelques jours d'absence. Et puis je me demande si la société actuelle est prête à accepter que les femmes s'imposent, qu'elles soient combatives. L'homme a une sacrée avance sur nous et pour le rattraper il faut mettre les gaz ! Il semble que le capitalisme soit arrivé à ses limites. La majorité des terriens est dans la misère et trop de gens sont contraints par l'argent. Être asservis par une dictature ou un marché financier c'est pareil. C'est le même mec qui dort au bord de la route à Tunis, en France ou en Grèce. Si tu les rassembles, ils vont te raconter la même histoire : ils ont faim. Quand tu n'as plus de salaires, quand tu découvres le vrai visage du patronat, que tu vis la pression morale, les mensonges, que tu es toi même victime de la violence, tu comprends mieux ce que les autres vivent. Tu le ressens dans ta chair. Nous ne sommes pas dans un pays libre et il faut un changement total du système. Mais ce qui est beau, ce qui me donne la force, c'est de voir que nous sommes nombreux à penser la même chose. Il faut aller pousser les portes des entreprises qui luttent. Il faut converger. Il faut reprendre notre liberté.
août 2013




.