Aline Pailler 56 ans
journaliste télé et radio, députée groupe pcf de 94 - 99, Militante tout terrain, CGT







Ma fille Laura était petite quand elle me disait : «maman, quand vous êtes en grève je te vois moins que quand tu travailles ». C'est vrai que pendant une grève il faut organiser des AG, écrire les tracts, les distribuer, être aux négociations... À Radio France on est ouvert 24h/24h. Il faut donc arriver quand les équipes changent pour éviter les pressions. Parfois on se battrait quasiment pour que l'antenne n'ouvre pas. Dans nos luttes, il y a surtout des techniciens, quelques intermittents et presque jamais de journalistes. Nous, nous sommes au « programme », nous faisons un travail de journaliste mais sous le régime des intermittents. C'est le cas pour la plupart des gens de radio et de télé même quand ils font partie de la maison depuis trente ans. Voilà comment ne pas payer cher et tenir des gens par un statut précaire. On est donc très peu à faire grève. En ce qui me concerne, que ce soit pour défendre mon travail ou par solidarité, je ne manquerai une grève pour rien au monde. J'aime les luttes. J'y suis très activiste et je n'ai pas peur de prendre la parole ou de me coltiner les services d'ordres. Et en même temps je cherche toujours à y amener une pensée poétique, politique ou sociologique. Parce que ça encourage les gens et ça met des mots sur des choses. Je me souviens par exemple d'avoir sorti un texte de Bourdieu sur la peur et sur comment elle est en chacun de nous. Comment elle nous empêche de bouger ou de rester dans la rue... Ce texte avait tellement plus que tout le monde avait voulu des photocopies. Dans les locaux techniques, à la serrurerie... partout il était affiché. Il est resté longtemps. La grève c'est des moments passionnants et extraordinaires. Où les gens sont pleins l’intelligence et d'ingéniosité ; il y a les rire et la solidarité. Même si c'est dur, même si on craque. Même s'il y a les disputent et la fatigue. Même si on perd. On gagne toujours. Parce qu'on connaît mieux sa boîte, ses conditions de travail, ses collègues, ses patrons... et parce qu'on peut re-mobiliser. Les patrons le savent et la craigne. À terme, ça les met en danger. Lors du dernier congrès CGT, nous avons constitué avec Delannoy, l'opposition à Thibault. C'était la première fois que ça arrivait dans l'histoire de la CGT. J'étais la seule femme, il n'y avait que des mecs de la métallurgie, de la sidérurgie, de l'industrie... C'est vrai qu'au départ ils étaient un peu surpris. Encore plus d'ailleurs quand ils ont vu que j'étais aussi radicale qu'eux dans mes propositions ou qu'ils m'ont vu foncer pour occuper la bourse. Mais ça leur a plu et il n'y a eu aucun problème. Ils étaient extraordinaires et j'étais très bien avec eux. Le mouvement ouvrier, la lutte des peuples, a toujours exigé à la fois le nécessaire en même temps que la beauté. « Du pain et des roses », sans faire de lien historique précis, est pour moi de tous les temps et de toutes les terres. Comme « crosse en l'air » il me donne l'impression qu'il a pu être crié la première fois par une femme. S'il n y a pas les femmes dans les luttes, ça ne sert à rien. Parce que quand elles y sont, c'est qu'il y a aussi les enfants. Tout d'un coup c'est tout le peuple qui est là. « Ya se mira el horizonte », disent les zapatistes. Si on ne regarde pas l'horizon, on ne se mettra pas en marche. Ça s'appelle l'utopie, l'espoir, le courage... Si on en a pas on reste asservi. Dès que tu es conscient de l'injustice et des rapports de classes, tu ne peux plus revenir à l'innocence. Alors en attendant ce qu'il faut c'est être prêt. Être dans l'action, partager, semer, transmettre... On n’est pas des héros, juste des gens, « condamné à lutter » comme disait Camus. Mais c'est bien, il faut ouvrir l'avenir, aller voir l'horizon, regarder derrière et au-dessus des murs. Être prêt. Ce que nous mettrons à la place ? Je ne sais pas. Et je ne veux pas le savoir. Pour une fois nous le construirons ensemble. Bien sûr ça prendra du temps mais pourquoi irait-on vite ? Ce sont les capitalistes qui ont besoin de la vitesse pour nous asservir et faire fructifier leur argent. Mettons que je meurs et que ça ne se fasse pas encore ? Je n'aurais pas perdu mon temps, j'aurais été ce grain de sable et parfois un peu plus. Et si un jour je suis en fauteuil roulant, j'espère qu'il y aura toujours un jeune autour de moi pour me pousser. Je pourrais être utile. On croit toujours que les vielles femmes sont gentilles. Sous mes couvertures je cacherai peut-être des messages secrets ou des grenades, je ne sais pas.
Aline Pailler, juin 2011.