Agathe MARTIN, 44 ans
Militante CGT
et Lutte Ouvrière
Cariste
à PSA-Peugeot-Citroën,
Aulnay-sous-Bois







Ce qui m'a frappé, en arrivant à l'usine en 96, c'est la bêtise de ce monde hiérarchisé, la carotte et le bâton, l’infantilisation des ouvriers, la difficulté du travail sur chaîne, trop tôt quand on dort encore, la charge des postes, la cadence… On travaille en 2 équipes : 6h46-14h37 et 14h37-22h28. Chaque minute, une voiture passe devant les gars sur chaîne qui ont 6 ou 7 opérations à faire. Chargés à 58 secondes par minute, dit la direction ! C'est vraiment usant. En 1996, il y avait 7500 salariés. On n'est plus que 3500 CDI. La productivité de chaque ouvrier a augmenté de 20% ces dernières années. Dans cette usine, il y a eu plusieurs grèves dures. En 1982, en 84, celle de 2005. Et puis au printemps 2007, cette longue lutte de six semaines pour le départ des anciens à 55 ans, l’embauche des intérimaires et 300 euros d'augmentation. En face, un patron qui a joué l'usure et fait venir illégalement des gars pour nous remplacer. Les chefs ont dû bosser sur chaîne, ça nous faisait bien marrer ! De notre côté, nous étions jusqu'à 600 grévistes. Nous n'avons pas réussi à sortir des chaînes assez de monde. C'est difficile de balancer tous ce qui traîne dans la société : que tu dois obéir, que c'est le patron qui donne le travail et qui décide... Mais c'était fabuleux de pouvoir discuter, grévistes ou non grévistes, de notre vie quotidienne et de l'économie. Ce que t'apprends pas à l'école parce que t'es ouvrier. Nous n'avons pas obtenu nos revendications mais nous avons conquis notre fierté, et appris la solidarité et comment lutter. Et cette leçon est prête à resservir. Aujourd'hui PSA, avec ses 11 milliards d'euros de réserve, voudrait fermer l'usine d'Aulnay et ne conserver que celle de Poissy en région parisienne. Dix milles personnes seraient concernées par les licenciements. Pendant que les gars de Poissy crèveraient sur la chaîne, nous on crèverait au chômage ? On devrait avoir le droit de contrôler où passe les richesses que nous produisons. Pour que l'usine d'Aulnay soit maintenue, il faut un rapport de force efficace. On doit donc construire la lutte étape par étape que tous les travailleurs peuvent franchir en même temps et ensemble. C'est une lutte à mort qui s'engage avec PSA. On se dit aussi que si Peugeot perd cette bataille, c'est une baffe pour l'ensemble des patrons et un formidable exemple qui pourrait être suivi dans les autres boîtes... On me demande parfois comment je m'en sors dans cet environnement très masculin. Oui, à PSA comme dans le reste de la société, il faut combattre le sexisme et le racisme. Ce sont des outils bien commodes ne serait-ce que pour justifier des salaires moindres. Dans ma boite, c'est amusant, j’ai utilisé les préjugés de l’encadrement qui n'imaginait pas qu’une femme pouvait avoir des idées ! Au quotidien, quand je milite et que mon entourage oublie mon sexe, alors je gagne doublement : c'est une victoire sur les préjugés envers les femmes et j'avance pour les droits de tous. Alors oui, je veux du pain. Pour moi et mes camarades ! Oui ! Pour ne pas crever à la tache ou au chômage, on doit exiger que le travail soit réparti entre nous tous et que nos salaires suivent les prix. Est-ce qu'on peut accepter le monde comme il est parce que des nuisibles pour la planète entière nous dirigent ? Les guerres, les famines, la misère physique et intellectuelle … Tout leur système s’écroule autour de nous ! Avec la crise, leurs attaques contre nous vont aller en s'accélérant. La guerre sociale est devant nous. Et peut-être même la guerre militaire : l'histoire nous a déjà montré jusqu'où peuvent aller ces criminels. Ce sera le socialisme ou la barbarie. Alors, j'ai vraiment la rage ! Et oui, je veux des roses, une vraie vie. Dans l'égalité et l'abondance. Bâtir notre propre société, sans spéculation et sans exploitation. Mais pour cela, on ne peut compter que sur nos luttes, nous qui travaillons et produisons toutes les richesses matérielles, scientifiques et artistiques. Alors, avoir du pain et des roses, c'est possible, dans un monde nouveau.
octobre 2011