Marilaure Garcia-Mahé, 51 ans
Marche pour l'égalité (1983)
Psychopédagogue et auteure
EN MARCHE editions Sokrys







J‘étais depuis peu à Paris, quand j'ai découvert dans la grande presse cette histoire tellement incroyable. C'était en juillet, peu de temps avant le ramadan. Taoufik Ouanes vivait dans la cité des 4000 à la Courneuve et comme beaucoup de gamins l'été, il jouait dehors. Lui - ou ses copains - faisait sauter des pétards. En tout cas il y avait apparemment du bruit quand le meurtrier a pris son fusil et tiré. Il a tiré dans le tas et c'est cet enfant de neuf ans qui est mort. Neuf ans, tué par balle. Ce qui m'a fait bouger alors, c'est de découvrir que pleins de jeunes mouraient sous les balles des policiers ou des "tontons flingueurs", ces personnes qui s'armaient et tiraient sur les "arabes" pour tel ou tel prétexte. En juin, un policier avait tiré à bout portant sur Toumi Djaija, jeune président de SOS Avenir Minguette. Il avait échappé à la mort mais c'est pour réagir à tout cela qu'il décide avec ses amis de faire une marche, comme celle de Gandhi. Nous sommes partis de Marseille et nous étions une vingtaine à marcher le long de la nationale, les uns derrière les autres et de temps en temps deux par deux. Il fallait se méfier, les voitures roulaient assez vite. On discutait, on faisait connaissance, on fumait beaucoup. On chantait Bob Marley et Renaud et puis on blaguait, enfin moi j'écoutais les blagues. Pendant longtemps, les gens qui nous croisaient ne savaient même pas qui nous étions, on marchait sans banderole. A Salon une seule personne est venue pour nous accueillir. C'est à partir de Valence, qu'on s'est rendu compte que notre marche avait un écho. Un groupe d’extrême droite avait organisé une manifestation contre notre venue. Je nous revois faisant le tour de la ville avec le mégaphone. Ce fût le jour de notre premier grand meeting. Après, malgré des tentatives d'intimidation régulières, c'était parti. Annonay, St Vallier, Vienne... Dôle, Besançon, Colmar, Montbeliard, Mulhouse. C'est à Mulhouse je crois, le 14 novembre 1983. Je n'ai plus d'image très précise mais je me souviens du climat d'apocalypse. Des pleurs. Des cris. Des marcheurs qui se tapent la tête... Le sentiment d'impuissance... Fallait-il continuer ? On venait d’apprendre par la radio qu‘un jeune touriste algérien avait été défenestré du train "Bordeaux-Vintimille" par des légionnaires après avoir été harcelé et persécuté pendant plusieurs heures dans l’indifférence générale. C‘est de cette histoire, celle d‘Habib Grimzi que sera tiré quelques années plus tard le film "train d'enfer". Finalement, on décide de continuer notre marche qui prenait de plus en plus d’ampleur. Les kilomètres dans le froid, les meetings énormes, les médias , les repas chaleureux, les concerts... Strasbourg, Metz, Nancy, Lille, Beauvais, Pontoise, Chanteloup-les-Vignes, puis la proche banlieue et enfin Paris... Une dizaine d'entre nous fut reçue par Mitterrand. Nous avons notamment obtenu l'instauration de la carte unique de dix ans. Mais ce qui a surtout changé, c'est l'image dans l’espace public de l'immigration, jusque là totalement inexistante. Ça devenait même à la mode d'être "beur". Des artistes, des personnalités affirmaient leurs origines. Ce serait faux de dire qu'après la marche, il n'y a plus eu de crime raciste, mais dans les tribunaux ces crimes étaient jugés aux assises et non plus en correctionnelle. Si je devais résumer en quelques phrases le message des marcheurs ? "On marche pour qu'il n'y ait plus cette justice à deux vitesses. Déjà arrêtez de nous tirer dessus. Mais si le crime a eu lieu, ce n'est pas possible de voir le meurtrier ressortir après six mois de prison, alors que des jeunes, parce qu'il sont "arabes", prennent trois ans pour le vol d'une mobylette". En tout cas, cette marche de sept semaines à travers la France m’a marquée pour toujours et a guidé tous mes engagements ultérieurs. Maintenant, je ne supporte toujours pas l'injustice. Ça me hérisse. Je fais ce que je peux faire là où je suis. Je voudrais qu'on reprenne le contrôle de nos vies. Qu'on retrouve le temps de créer collectivement, d'imaginer, de fabriquer et que l’on soit fier de rêver et d’inventer ensemble le monde de demain.
août 2013